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Alioune Tine sonne l’alarme : Une «surcharge de légitimité » menace l’équilibre de l’État

Alioune Tine avertit contre une potentielle dérive vers un « État pastéfien»

Après deux mois au pouvoir, les promesses de changement radical du nouveau régime semblent encore illusoires. Lors d’une table ronde organisée par l’Association sénégalaise de droit constitutionnel (Asdc), Alioune Tine a exprimé ses préoccupations concernant les premières actions du gouvernement. Il dénonce un système qui absorbe les mouvements antisystèmes, suggérant la formation progressive d’un « État pastéfien ».

Tensions au sommet de l’État

Alioune Tine alerte sur une possible confrontation au sommet de l’État entre le président Bassirou Dionaye Faye, accablé par une dette politique, et son Premier ministre, Ousmane Sonko, qui jouit d’une légitimité écrasante. Tine, fondateur de l’Afrikajom Center et figure clé dans la résolution de la crise politico-électorale de début 2024, dresse un sombre bilan du processus électoral qui a failli précipiter le Sénégal dans le chaos.

Analyse des manœuvres politiques

Tine examine la stratégie de Macky Sall pour maintenir son emprise sur le pouvoir et prolonger son mandat. Selon lui, Macky Sall a écarté Amadou Ba, candidat de la majorité présidentielle, et empêché Ousmane Sonko, candidat légitime de l’opposition, de concourir. Il souligne la nécessité d’étudier les dynamiques de succession et de conservation du pouvoir, affirmant que la démocratie représentative est en crise partout dans le monde.

Dysfonctionnements délibérés

Pour Alioune Tine, les dysfonctionnements actuels sont intentionnels et sapent les fondements de la démocratie. Il critique l’hyperprésidentialisme, mettant en lumière la dérive vers un pouvoir personnel au détriment de l’état de droit, et reproche à Macky Sall sa tentative avortée de briguer un troisième mandat, grâce à une résistance organisée.

Controverses électorales

Alioune Tine conteste l’invalidation des candidatures de Sonko et Karim Wade par le Conseil Constitutionnel, notant que Karim Wade avait déjà renoncé à sa nationalité française au moment de la décision. Il souligne l’importance des luttes sociales et politiques passées et la mobilisation décisive des candidats validés.

Une hiérarchie renversée

Tine observe une inversion dans la hiérarchie du Pastef, où Ousmane Sonko, bénéficiant d’une forte légitimité, est devenu Premier ministre, tandis que Bassirou Diomaye Faye, président de la République, est lourdement endetté politiquement. Il appelle à un État neutre et impartial pour garantir la transparence et l’égalité des citoyens, avertissant contre la réduction de la démocratie à une simple mécanique électorale.

Alioune Tine conclut que le véritable défi est de dépasser l’ère de l’État-partisan et de veiller à ce que la démocratie ne soit pas seulement électorale, mais inclusive, reconnaissant diverses formes de légitimité émergentes.

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Voici le texte de Alioune Tine dans son intégralité :

Stratégie foireuse de conservation du pouvoir

« Aujourd’hui, on va s’intéresser à la stratégie de Macky Sall de conserver le pouvoir puis de proroger le mandat. Il a plus ou moins rejeté Amadou Ba qui est le candidat de la mouvance présidentielle. Mais aussi, le candidat légitime de l’opposition (Ousmane Sonko) n’a pas été sur la ligne de départ. La question de la succession et de la conservation du pouvoir doit être analysée. On n’a pas l’habitude de travailler sur le pouvoir et sur les mutations de ce qu’on appelle la démocratie représentative qui est à bout de souffle et en fin de cycle un peu partout dans le monde ».

« En Europe par exemple, on assiste à la montée de l’extrême droite et des mouvements antidémocratiques. Ici, chez nous en Afrique, ce sont les coups d’État militaires. Nous au Sénégal, notre démocratie elle est de l’ordre de l’imprévisible, du miracle. Quand j’entends dire la décision historique du Conseil Constitutionnel du 15 février 2024. Alors qu’il ne s’agit que d’une décision normale qui a été surinterprétée, miraculeuse. Tout cela montre que nous sommes dans des mutations. Et en même temps, la contradiction qu’il y a avec ce besoin énorme de changement. C’est cela que nous allons essayer d’analyser rapidement ».

Les dangers de l’hyperprésidentialisme

« En réalité tous les dysfonctionnements que nous avons vus sont délibérés, provoqués et sont des atteintes à la démocratie comme régime politique et à la démocratie électorale. C’est là où il faut mettre le doigt sur la toute-puissance de l’hyperprésidentialisme. En réalité, l’état de droit est né du caractère impersonnel de la loi face au pouvoir personnel des monarques. Parce que l’État de droit est né au 16e siècle bien avant la démocratie. Sans parler effectivement du caractère tout à fait équivoque du mot démocratie : gouvernement représentatif, État représentatif…mais la démocratie c’est au tirage au sort ».

« Garder le pouvoir, prolonger le pouvoir. Par le 3e mandat, Macky Sall a voulu garder le pouvoir, en abolissant toute possibilité de dauphin dans son entourage. Mais avec l’échec de ce projet du 3e mandat du fait de la résistance organisée, il a essayé d’avoir la prolongation du mandat. Par rapport à l’ampleur des dysfonctionnements, il y a eu l’organisation de la résistance. C’est à ce moment qu’on peut dire qu’on assiste à l’émergence d’une société démocratique avec un peuple vigilant, un peuple véto ».

« Je ne suis pas d’accord avec l’invalidation de la candidature de Sonko et Karim Wade »

« À ce niveau l’expérience des luttes sociales et politiques antérieures (1968, 1988, 1993, le 23 juin 2011), la sédimentation de ces expériences a joué un rôle. Au Sénégal on n’a jamais eu une organisation des différents segments de la société. Les pétitions qui sont sorties, cette formation discursive a servi de levier aux différents mouvements sociaux : Jammi Rewmi, le F24, Aar Sunu élection qui est venue à un moment clé marqué par le report de l’élection présidentielle. La mobilisation des candidats retenus a été décisive aussi ».

« S’il y a un paramètre qui a échappé à Macky Sall et qui a tout chamboulé, c’est : Bassirou Diomaye Faye. La validation de la candidature de Diomaye a été un moment de déstabilisation du régime. C’est à ce moment que beaucoup de choses se sont passées avec le report, les accusations du Pds contre les juges du Conseil Constitutionnel. Je voudrais également dire au passage que je ne suis pas d’accord avec le Conseil Constitutionnel sur l’invalidation de la candidature de Ousmane Sonko et la candidature de Karim Wade. Parce qu’au moment où ils délibéraient, Karim avait déjà renoncé à sa nationalité française ».

Surcharge de légitimité vs dette politique/Sonko vs Diomaye

« Maintenant par rapport à tout cela, qu’est-ce qui nous arrive ? C’est cela qu’il faut revoir. L’inversion qu’il y a au niveau de la hiérarchie du parti au pouvoir (le Pastef) fait que nous avons quelqu’un qui a une surcharge de légitimité (Ousmane Sonko, Ndlr) qui devient le Premier ministre. Cela va décentrer le pouvoir totalement et on y assiste. Cela va créer de nouvelles tensions qu’il faut prévenir dès maintenant. De l’autre côté, on a la dette politique de Diomaye (le président de la République). Une dette extrêmement forte qui est un poids sur ses épaules à l’heure actuelle. C’est cela qui crée de la tension au sommet du pouvoir ».

« Pour en venir à l’idéal d’un gouvernement démocratique qui est notre plus grand défi, il nous faut un État neutre, impartial pour que le critère de la transparence et de l’égalité des citoyens puisse être respecté. De mon point de vue, après avoir assisté à ce qu’on peut appeler un État agressif, nous n’avons pas l’impression d’avoir tourné la page de l’État-partisan. On a l’impression qu’il se met en place petit à petit un État pastefien. Le défi c’est de voir comment on peut traverser cette nouvelle mutation de la démocratie, et ne pas réduire notre démocratie à une démocratie électorale. Et ne pas réduire la légitimité à une seule légitimité de ceux qui sont élus. Il y a de nouvelles légitimités qui émergent, qui sont fortes ».  

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